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Une fantasia

| Mon voyage en Algérie | 24 juin 2012

Le lendemain de cette promenade matinale nous prenions le chemin de la plaine.

C’était un samedi, jour du Sebt ou grand marché des Hadjouts; il y avait fête à l’issue du marché, et nous avions reçu, mon cousin Jean et moi, du Caïd lui-même, un billet cérémonieux qui nous invitait à la diffa du soir.

La fête était une sorte des réunions cantonales organisées par plusieurs douars voisins, dans l’intention de se divertir à frais communs, de monter à cheval, de courir, de brûler de la poudre, derniers plaisirs qui restent à cette petite peuplade, aux trois quarts détruite, à qui la guerre, avec ses réelles émotions de la vie militaire sont interdites, et que la paix ennuie comme le néant.

Les Hadjouts n’ont jamais aimé ni pratiqué quoique ce soit, excepté les industries de la guerre.

On se faisait Hadjout, comme on se fait soldat. Quand aux femmes, épouses ou mères, filles ou sœurs de soldat, seller les chevaux qui vont combattre, armer de leurs propres, mains ces hommes intrépides, les assister de loin, les accueillir par des cris d’enthousiasme, pleurer les morts et panser les blessures, tel était le plaisir martial qui leur revenait dans une existence aventureuse dont la guerre, sous toutes ses formes, petites ou grandes, faisait le mobile, les charmes et le fond.

Voilà pourquoi une fantasia, qui ne vaut pas la guerre, mais qui lui ressemble, est aujourd’hui le spectacle le plus propre à consoler des vétérans qui ne la font plus, ou des jeunes gens qui ne l’ont jamais faite.

A midi, nous arrivions au marché, où nous savions trouver le Caïd; c’était lui faire doublement honneur que de nous rendre à son audience du Sebt et de venir le saluer dans sa tente.

Le Sebt se tient au fond de la plaine, sur le territoire Hadjout, dans la grande lande qui s’étend entre la Mouzaïa et le lac.

Comme son nom l’indique, il à lieu le septième jour de la semaine, sous la présidence, soit d’un officier du bureau arabe, soit du Caïd, qui remplit les fonctions de juge, pendant ces journées fertiles en contestations, en querelles d’intérêt, en escroqueries, petits procès inséparables de tout commerce et qui sont réglés séance tenante.

Sur le marché, boutiques, acheteurs, marchands, gens à pied et à cheval, bêtes de service et bêtes d’achat, tout se trouve aggloméré sans beaucoup d’ordre ni de prudence.

Les grands dromadaires se promènent librement et se font faire place, comme des géants dans une assemblée de petits hommes; le bétail se répand partout où il peut, et, dans ce pêle-mêle, où les intéressés seuls savent se reconnaître, il est assez malaisé de distinguer les gens qui vendent d’avec ceux qui achètent.

Au centre de ce bivouac, improvisé pour quelques heures seulement, s’élevait la tente du Caïd, surmontée de ces trois boules de cuivre et des croissants, et précédée de l’étendard arabe aux trois couleurs, qui accompagne partout les chefs militaires. A l’intérieur, il y avait des tapis, des coussins, et dans les coins, des armes parées; au milieu, se tenait le Caïd, homme de quarante-cinq ans, très grand, très maigre, très beau, avec l’air ennuyé qui sied bien au commandement; beaucoup d’allure, la physionomie impérieuse et douce, les yeux admirables. Il donnait des ordres, expédiait ses chaouchs, et, de temps en temps, recevait lui-même et comptait, de ses propres mains, je ne sais quel impôt, soldé en monnaie de cuivre, qui passait immédiatement dans une grande bourse à fond d’or.

Quand le moment de lever la séance fut arrivée, le Caïd se fit amener son cheval.

Ses cavaliers se mirent en selle, ses musiciens se groupèrent en ligne derrière lui. Le porte-étendard s’empara du drapeau et se plaça, d’après l’usage, entre le Caïd et les musiciens.

Deux cavaliers, le fusil droit, formaient l’avant garde; j’imagine que cet appareil, bien superflu, n’avait pas d’autre but que de nous faire honneur; en tout cas, nous fîmes, au son continu des tambourins, des hautbois et des fifres, au pas mesuré des processions, la petite lieue qui nous séparait du rendez-vous où se donnait la fête.

C’était, à peu de distance des douars, dans un terrain vague, peu broussailleux, choisi tout exprès pour que la course y fût facile.

On y avait établi d’un côté des tentes ouvertes, tentes d’hospitalité, à l’intention de ceux qui voudraient y dormir; de l’autre, une grande tente en laine sombre, vaste comme une maison, entièrement close, excepté par un seul endroit, celui qui regardait l’horizon vide.

La paroi faisant face au champ de course était abattue jusqu’à terre; seulement, comme l’étoffe était vieille et criblée de trous, les femmes, réunies d’avance, avaient beaucoup plus de fenêtres qu’il n’en fallait pour bien voir, – il est vrai qu’il n’y en avait pas d’assez larges pour qu’on les vît.

En face du pavillon des femmes, au-dessus duquel flottait un petit drapeau rouge, était planté l’étendard de soie du Caïd; les deux bannières déterminaient le point d’arrivée des coureurs, c’est-à-dire le but où les chevaux bien menés devaient s’arrêter court, où les fusils devaient tirer, les saluts de la poudre s’adressant de droit au Caïd d’abord et puis aux femmes.

Il était quatre heures; les préparatifs semblaient terminés.

La diffa cuisait dans la tente fermée, où de confuses rumeurs se faisaient entendre et d’où s’échappait, comme à travers des soupiraux de cuisine, une forte odeur de ragoûts mêlée à des fumées de bois vert.

Tout ce que le territoire Hadjout pouvait fournir de cavaliers valides était réuni; une ligne épaisse de deux cents chevaux environ fermait, au sud, l’extrémité du champ de course, beaucoup plus long que large.

Le bivouac se remplissait de gens en tenue de guerre, ayant cette marche incertaine que donnent aux cavaliers arabes, le volume et le poids des doubles bottes, et surtout l’embarras des longs éperons traînants.

La première course fut un jeu pour mettre le spectateur en haleine et faire sentir aux chevaux l’odeur de la poudre. Il n’y avait d’intérêt que dans la vitesse des cavaliers pris au hasard, montant n’importe quel cheval; il ne s’agissait point de parader, de faire des prouesses; il suffisait de courir ventre à terre, de décharger ses armes en atteignant le but, et de recueillir, en passant, les you-you des femmes qui répondent, en manière d’applaudissement, aux salves dont la mousqueterie les salue. Toutes les classes et toutes les fortunes ont droit de prendre, part à ces jeux.

Le valet court à côté de son maître s’il est assez bien monté pour suivre son allure; en vertu de ce principe applicable aux jeux militaires, que, devant l’ennemi, il n’y a ni distinction de caste, ni supériorité de naissance, un cavalier vaut un cavalier, et le galop d’un cheval doit égaliser tous les rangs.

Ce prélude, au reste, fut très court et ne dura pas plus de quelques minutes.

Le Caïd avait pris place au pied du drapeau, ayant près de lui ses deux fils, deux jolis enfants, l’un de six ans, l’autre de dix.

L’aîné, costumé, coiffé, botté comme un jeune soldat, avec de longs bas de cuir jaune, et, trônant dans une attitude princière, comme si ce spectacle eût été donné en son honneur, se renversait, pour être plus à l’aise, sur de vieux serviteurs, à barbe grise, qui s’étaient couchés à plat ventre, de manière à lui servir de coussins.

Des cris éclatèrent au fond de l’hippodrome, où la cavalerie, prête à partir, s’organisait par petits pelotons.

Le premier départ fut magnifique: douze ou quinze cavaliers s’élançaient en ligne; c’étaient des hommes et des chevaux d’élite.

Les chevaux avaient leur harnais de parade; les hommes étaient en tenue de fête, c’est à-dire de combat: culottes-flottantes, haletés roulés en écharpe, ceinturons garnis de cartouches et bouclés très haut sur des gilets sans manches et de couleur éclatante.

Ils arrivaient au galop, droits sur la selle, les bras tendus, la bride au vent, poussant de grands cris, faisant de grands gestes, mais d’un aplomb si parfait, que la plupart portaient leurs fusils posés en équilibre sur leur coiffure en forme de turban, et, de leurs deux mains libres, manœuvraient soit des pistolets, soit des sabres.

A dix pas de nous, par un mouvement qui ne peut se décrire, tous les fusils voltigèrent au-dessus des têtes; une seconde après, chaque homme était immobile et nous tenait en joue. Le soleil étincela sur des armes, des baudriers, sur des orfèvreries; on vit dans un miroitement rapide, briller des étoffes, des selles brodées, des étriers et dès brides d’or; ils passèrent comme la foudre, en faisant une décharge générale qui nous couvrit de poudre et les enveloppa de fumée blanche.

Les femmes applaudirent… Un second peloton les suivait de si près, que les fumées des armes se confondirent, et que la seconde décharge répéta la première, comme un écho presque instantané.

Un troisième accourait sur leurs traces dans un nouveau tourbillon de poussière et tous les fusils abattus vers la terre.

La mousqueterie ne cessa plus: coup sur coup, sans relâche, des cavaliers se succédèrent à travers le même rideau de poussière et de poudre enflammée; les femmes qui continuèrent de battre des mains et de pousser des glapissements bizarres, purent respirer, pendant une heure, l’ardente atmosphère d’un champ de bataille.

De temps en temps, et comme des acteurs de premier ordre, sûrs d’eux-mêmes et certains d’être applaudis, des cavaliers couraient isolément, ou deux à deux, et, alors, dans un tel ensemble que les deux chevaux avaient l’air d’être conduits par une seule main ou attelés à un seul timon qu’on ne voyait pas.

A six heures à peu près, la fête fut finie. Aussitôt que la nuit tomba, on servit la diffa, et, pendant deux heures, on n’entendit plus que le murmure de la foule attablée sur l’herbe, le va-et-vient des cuisiniers qui portaient les plats.

Après la diffa vint la danse; on alluma de grands feux dans la lande, immenses feux de broussailles qui jetèrent une flamme claire, et un large cercle s’établit autour du danseur.

La nuit fut magnifique d’étoiles, mais excessivement humide et glacée. Jusqu’au matin nous restâmes assis sur l’herbe et grelottants sous la rosée; puis, le danseur, fatigué, ne dansa plus; les chants épuisés s’interrompirent, et les feux continuèrent seuls à pétiller au milieu du silence absolu d’une assemblée de gens accroupis, dont les trois quarts au moins s’assoupissaient.

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