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Une exécution

| Mon voyage en Algérie | 24 juin 2012

C’étaient, m’a-ton dit, quatre scélérats, et je n’ai pas eu de peine à le croire en les voyant.

Ils marchaient deux par deux, dans une boue épaisse et sous la pluie battante, les mains liées derrière le dos, en burnous et pieds nus, flanqués du peloton de tirailleurs qui devaient les fusiller. Il y avait en outre, pour protéger la loi, deux bataillons de ligne et de la cavalerie.

La foule précédait, entourait, suivait… Le cortège allait au petit pas. Des fanfares sonnaient une marche funèbre.

On les menait à l’extrémité d’un bois d’oliviers, sur un tertre élevé de quelques mètres au-dessus d’une tranchée naturelle. J’eus la triste curiosité de suivre la foule et d’accompagner jusqu’au bout de leur vie ces quatre misérables.

Le temps était glacial et très sombre, quoiqu’il fût midi.

D’abord on leur délia les mains: chacun d’eux, sur un ordre reçu, ôta son burnous et en fit un paquet qu’il déposa par terre, à ses pieds; puis ils furent placés debout au bord de la tranchée, à six pas d’intervalle, et faisant face à la montagne.

Le peloton se rangea à dix pas derrière eux. Il était de quarante-huit hommes, douze pour chacun des condamnés. L’infanterie formait un étroit demi-cercle autour du lieu d’exécution, et, pour prévenir toute évasion, deux pelotons de cavalerie, le sabre au poing, stationnaient à droite et à gauche, au bord de la rivière.

Au delà de l’Oued, gonflé par la fonte des neiges et qui leur barrait le passage, s’élevait la montagne, presque à pic en cet endroit-là. Un rideau de pluie attristait encore cette sombre perspective, fermée à tout espoir de délivrance.

Ces dispositions prises et rapidement, un officier lut le jugement, d’abord en français, puis en Arabe.

J’apercevais ces terribles papiers, je pouvais en compter les feuilles et en mesurer la longueur.

L’œil sur ma montre, calculant ce qui restait à lire, j’évaluais les minutes de grâce.

Ils étaient debout, calmes, plantés sur leurs jambes avec un aplomb qui ne fléchissait pas, imperturbables devant la mort prochaine, la main droite levée à la hauteur du front et l’index dirige vers le ciel.

C’est dans cette tenue mystérieuse qu’un Arabe, qui subit sa destinée, attend avec tranquillité son dernier moment.

- Savez-vous à quoi ils pensent? me dit mon cousin Jean.

Ils se disent que ce qui est écrit est écrit, et que, si leur mort n’est pas décidée, là-haut, malgré tout cet appareil effrayant, malgré ces quarante-huit fusils qui vont tirer sur eux comme dans une cible, ils vivront.

Quand la lecture fut achevée, il y eut quelques secondes de silence. Je sentis que tout était fini.

Un des condamnés essaya de tourner la tête; il n’en eut pas le temps.

Involontairement je fermai les yeux, mais involontairement aussi l’explosion me les fit ouvrir, et je vis les quatre hommes bondir sur eux-mêmes comme des clowns qui font un saut de carpe, et disparaître dans la tranchée.

Puis j’entendis quatre coups de grâce, et les clairons sonnèrent aussitôt le départ. Un piquet de quelques soldats fut seulement mis en faction, près des cadavres qui devaient rester exposés là jusqu’au soir, pour être livrés alors à leur famille, si quelqu’un les réclamait.

Tout le jour, la pluie tomba sur eux. Vers le soir, le temps s’étant éclairci, je pus sortir de nouveau pour aller voir ce qu’ils devenaient.

Il y avait là plusieurs Arabes avec des chevaux et des bêtes de somme.

Quand on jugea que le soleil se couchait, les sentinelles s’éloignèrent. Alors, sans cris, sans pleurs, comme s’il se fût agi d’un ballot, chacun des cadavres fut hissé, puis couché en travers d’un mulet, puis ficelé de manière à garder son équilibre.

Aussitôt la cavalcade prit le pas et s’éloigna du côté, de la Chiffa.

Les corps, étendus à plat, dépassaient, de toute la longueur de la poitrine et des jambes, le bât très étroit qui leur servait de civière. Ils étaient horriblement raidis par ce séjour de six heures au froid et suivaient, sans fléchir, le pas cadencé des animaux; à les voir à distance et vaguement dessinés sur le ciel où le jour s’éteignait,, on eût dit que les mulets portaient des planches…

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