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Sidi el Fadel

| Mon voyage en Algérie | 24 juin 2012

La terrible insurrection de 1845 était vaincue; le général Cavaignac avait vengé nos morts glorieux de Sidi-Brahim et l’outrage fait à notre drapeau à Ain-Temouchent; Abd el-Kader était refoulé dans le Maroc, lorsque surgit un maître de l’heure.

Vous savez que cette espèce pullule sur la terre de l’ignorance et du fanatisme. Le nouveau venu s’appelait Mohamed ben-Abdallah, et était universellement connu sous le nom de Sidi el Fadel.

D’où venait-il? Personne n’en savait rien; mais il s’avançait sur Tlemcen, à la tête d’un millier de cavaliers des Angads, que grossissaient chaque jour ceux des tribus qu’il traversait.

Le talisman, à l’aide duquel ce soi-disant faiseur de prodiges devait nous exterminer, était une flûte en roseau, grossièrement faite comme toutes celles des Arabes. Au son de cet instrument, nos sabres devaient se briser, et nos fusils lancer de l’eau à la place de balles… Pas un Arabe qui n’en fût convaincu même à Tlemcen.

Sidi el Fadel se fit précéder d’une lettre au général Cavaignac:

Louange au Dieu unique! écrivait-il.

Personne ne lui est associé. Du serviteur de son Dieu, Mohamed ben-Abdallah, au chef français. Salut sur quiconque suit la vraie voie.

Sachez que Dieu m’a envoyé vers vous et vers tous ceux qui sont dans Terreur sur la terre.

Je vous dis que Dieu m’a ordonné de dire: Il n’y a D’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. N’admettez pas d’autre religion que l’islamisme…

Le Très-Haut dit: Dieu n’admet que la religion, Musulmane. Si vous dites: Nous sommes dans le vrai et nous n’avons pas besoin de Mohammed, le Très-Haut a dit, et son dire est vrai: que le juif dise au chrétien qu’il est athée et réciproquement, la vérité pour les deux sert de témoignage en faveur de Mohammed…

Cessez de commettre l’injustice et le désordre;

Dieu ne l’aime pas. Sachez qu’il m’a envoyé pour que vous vous soumettiez. Ainsi il a dit: «Soumettez-vous à moi et à mon envoyé.»

Vous savez qu’il doit venir un homme qui régnera à la fin des temps; cet homme, c’est moi, envoyé de Dieu et choisi parmi les plus saints de la suite du Prophète. Je suis l’image de celui qui est sorti du souffle de Dieu; je suis l’image de Notre Seigneur Jésus; je suis Jésus le ressuscité, ainsi que tout le monde le sait, croyant à Dieu et à son prophète.

Si vous ne croyez pas les paroles que je vous dis son, nom, vous vous en repentirez, aussi sûr qu’il y a un Dieu au ciel, qui a le pouvoir de tout faire.

Salut. Nous savions bien que les musulmans connaissent et vénèrent Jésus et Marie, mais c’était la première fois qu’on voyait le premier de ces saints noms évoqué dans un document qu’on peut qualifier d’officiel.

En toute autre circonstance, le général n’eût fait que rire de ce langage mystique et de l’ultimatum qui l’accompagnait, lui donnant vingt-quatre heures pour quitter Tlemcen et huit jours pour s’embarquer à Oran, avec tous les Roum (chrétiens); mais il apprit que l’envoyé de Sidi el Fadel, non content de lui remettre la lettre de son maître, en avait fait plusieurs copies pour les membres de la Djemah, déjà fortement ébranlés.

Il y avait là espionnage et embauchage, et, partant, motif de frapper un coup vigoureux sur l’esprit des Arabes.

L’ambassadeur de Sidi el Fadel fut saisi, promené dans la ville, arrêté à tous les carrefours, où lecture était faite de la sentence qui le condamnait à mort, et, finalement, pendu à cette pièce de canon du Mechouar, qui était braquée sur la ville et que vous regardez avec tant de curiosité aujourd’hui.

Une heure après l’exécution de l’envoyé arabe, nos troupes allaient au-devant de Sidi el Fadel, qu’on savait en marche sur Tlemcen.

La colonne se composait d’un bataillon de zouaves, du 10e bataillon de chasseurs, de deux bataillons du 15e léger, du 2éme hussard, de quatre-vingts spahis et d’une, section d’artillerie de montagne.

On n’eut pas loin à aller pour rencontrer l’ennemi; on le trouva à six kilomètres de la ville, sur, le plateau de Ternit qui la domine. Huit cents cavaliers étaient rangés en bataille, ayant au centre douze cents fantassins agglomérés en une masse qui avait la prétention de simuler un carré. Leurs drapeaux flottaient au vent.

Le général avait tellement peur de voir les Arabes lui échapper, qu’il n’attendit pas d’avoir toutes ses troupes sous là main pour commencer l’action.

En même temps que le 15e léger tournait l’ennemi par sa droite pour l’empêcher de se jeter dans la montagne, le 2ème hussard, sous les ordres du colonel

Gagnon, se formait en échelons, par escadrons.

Au commandement du général, les spahis et les Kialas, conduits par le commandant Bazaine, chef du bureau arabe, s’élancèrent sur la cavalerie ennemie, et les hussards chargèrent les fantassins.

Ceux-ci, confiants dans les promesses de Sidi el Fadel, attendirent la charge et n’ouvrirent le feu qu’à portée du pistolet.

Notre premier échelon fut assez maltraité; mais le second pénétra dans la masse, qui s’enfuit en laissant une centaine de cadavres sur le terrain.

Cette fuite permit au général de diriger le troisième échelon sur la cavalerie arabe, qui, vu sa grande supériorité numérique, tenait en échec les cent chevaux du commandant Bazaine.

Ce renfort décida de l’action: les cavaliers tournèrent bride, nous abandonnant une vingtaine de morts, un certain nombre de chevaux et trois drapeaux.

Ainsi, à une heure, nos troupes quittaient Tlemcen; à trois, elles rencontraient l’ennemi; à quatre, tout était fini! Sidi el Fadel, l’homme à la flûte, avait disparu, et jamais plus on n’entendit parler de lui.

Peut-être fut-il tué par ceux qui, la veille, marchaient au son de son instrument.

C’est à Tlemcen que se termina mon voyage en Algérie. Rappelé par des affaires pressantes, je dus rentrer en France, arrêtant ce parcours d’un pays dont chaque ville, chaque site a son histoire.

Mon cousin Jean, plus libre de son temps et toujours fanatique d’un pays qu’il arrive à ne plus quitter, me reconduisit jusqu’à Blida, où nous devions nous séparer définitivement.

Le moment du départ arriva… Un matin, vers sept heures, mon cousin me dit:

- Si vous voulez, nous monterons par les Beni-Moussa; nous nous arrêterons, soit au télégraphe, soit aux cèdres, et nous nous quitterons là-haut, c’est-à dire le plus tard possible.

Je montai donc à cheval et l’accompagnai.

Comme nous traversions la place du marché arabe, bon nombre de gens de tribus le reconnurent.

- Bonjour, Sidi, lui disaient-ils; où vas-tu?

- Je pars.

- Tu quittes Blida?

- Oui.

- Passeras-tu par…?

Et chacun nommait sa tribu.

- Peut-être, répondait le cousin Jean, s’il plaît à Dieu!

- Bon voyage, Sidi! Que Dieu t’assiste, que le salut t’accompagne, que ton chemin soit bon!

- Salut sur tous, reprenait mon cousin. J’irai chez vous avant Tété.

A l’un, il disait fin décembre; à l’autre, après les neiges; à d’autres, au contraire, «pendant les pluies» suivant l’emploi qu’il destinait à chacune des divisions de son prochain hiver.

Cet empressement des Arabes ne me surprenait pas.

Grâce à la variété de ses connaissances, aux services qu’il peut rendre, et surtout à la bizarrerie de ses allures, à l’étrangeté de sa vie errante, mon cousin Jean doit être accueilli dans les douars comme un derviche ou un toubib (médecin). Il se montre impunément où ne passerait pas un bataillon, n’ayant rien à craindre ni jour ni nuit; son dénuement fait sa sauvegarde.

- Le plus sûr, me disait-il à ce propos, est de ne tenter personne et de s’en rapporter au proverbe turc:

«Mille cavaliers ne sauraient dépouiller un homme nu.»

Quand le soir approcha, le cousin Jean interrogea la hauteur du soleil puis:

- Il est quatre heures, ou peu s’en faut, me dit-il.

Vous avez juste le temps de vous laisser glisser jusqu’aux sources de l’Oued et de rentrer au trot par le ravin.

Moi, je n’ai qu’une petite marche à faire: deux lieues de pente douce, et je trouve un douar.

Là-dessus, il siffla sa jument, qui vint d’elle-même, et, par une vieille habitude, lui présenta le côté du montoir.

Une fois installé sur sa selle, brusquement il me tendit la main.

- Quand nous reverrons-nous? Demandai-je.

- Cela dépendra de vous; revenez ici.

Quant à moi, qu’irais-je faire en France… je ne suis plus des vôtres!

Presque aussitôt, il s’éloigna lentement, me criant encore:

- Bonne chance! Cinq minutes après, je n’entendis et ne vis plus rien. Je regardai le sud où s’en allaient le cousin Jean, puis le versant nord-où j’allais descendre.

- Ton frère est parti? Me demanda, en me tenant l’étrier, l’Arabe qui m’accompagnait.

- Oui, répondis-je.

- Et toi, où vas-tu?

- Moi? Je vais à Blida, et dans trois jours je serai en France!

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