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Moncel

| Mon voyage en Algérie | 24 juin 2012

Trois fois de suite en peu de jours des groupes de cavaliers arabes se montrèrent en avant de l’Oued-Beni-Mered.

Signalés aussitôt par le blockhaus et la vedette de Boufarik, ils avaient cédé devant un escadron de spahis envoyé à leur rencontre, lorsqu’un jour l’homme, placé à l’observatoire de Boufarik, avertit que ces mêmes cavaliers se présentaient au même point que précédemment.

Aussitôt cent soixante spahis montent à cheval et se dirigent sur Beni-Mered, sous les ordres du capitaine Lamorose, de deux lieutenants et de l’adjudant Goër du Hervé.

On croit d’abord que tout se passera comme les premières fois; mais au lieu de fuir, l’ennemi tient bon; quoiqu’il soit en petit nombre (deux ou trois cents cavaliers au plus), il fait tête aux spahis et engage l’affaire d’assez près pour se faire charger.

En effet, tous les spahis s’ébranlent à la fois et s’élancent dans le ravin, sur les pas des Arabes qui les entraînent ainsi dans le guet-apens le plus habilement préparé.

Tout à coup les fuyards font volte-face, et, de droite, de gauche, de derrière les spahis, sortent deux mille cavaliers ennemis… Le cercle de fer et de feu se referme sur notre escadron, qui ne peut ni avancer, ni reculer, et une lutte suprême s’engage sur ce terrain coupé de petits ravins, couvert de ronces, de broussailles, de touffes de laurier-rose, et dominé par les berges à pie de l’Oued-Mered. On se bat corps à corps, à coups de sabre et de crosse de fusil.

Les Arabes ne font plus feu que contre ceux qui parviennent à faire une trouée et à leur échapper; car, en tirant, ils risqueraient de tuer les leurs, tant la mêlée est terrible et serrée.

La fuite n’était possible que par un étroit sentier, encore fallait-il passer sur le ventre des Arabes.

Cette issue se trouva malheureusement fermée pendant quelque temps par le cheval d’un de nos cavaliers qui s’était mis en travers, et, ne voulant ni avancer, ni reculer, fut ainsi la cause de la mort de plusieurs spahis.

Sur les cent soixante hommes si imprudemment engagés, quatre-vingts seulement échappèrent à ce massacre, encore étaient-ils tous blessés ou fortement contusionnés. Les uns trouvèrent un refuge au blockhaus, les autres regagnèrent Boufarik.

Pendant ce terrible combat, le général Brossard, qui commandait Boufarik, était à déjeuner; on vint le prévenir qu’un engagement sérieux avait eu lieu à Mered, et, qu’autant qu’on pouvait en juger de l’observatoire, les spahis étaient compromis.

Il ne se leva même pas de table et répondit tranquillement:

- Tout à l’heure on-enverra un bataillon à leur secours.

On n’analyse pas de pareils faits, on ne les qualifie pas, on se contente de les citer.

Après que les débris de l’escadron Lamorose furent arrivés au camp, on fit partir tout ce qu’il y avait de cavaliers et un bataillon d’infanterie pour Mered, où les troupes rivalisèrent de zèle pour enlever les cadavres. Bien que ceux-ci fussent en partie mutilés et presque tous décapités, on les reconnaissait les uns à une chose, les autres à une autre. On retrouva les corps des lieutenants; mais celui dont la vue causala plus douloureuse impression, fut celui de l’adjudant Goër du Hervé, sur la poitrine duquel on lisait ces mots écrits avec la pointe d’un poignard: Moncel, 2 novembre 1837.

Tout un drame était dans cette affreuse inscription.

L’adjudant Goër du Hervé, entré au service après 1830, par récompense nationale, en qualité de maréchal des logis, était un sujet très distingué; mais ses airs importants l’avaient rendu peu sympathique à ses supérieurs et détestable à ses subordonnés.

Parmi les brigadiers de l’escadron se faisait remarquer Moncel, homme d’un caractère exalté et énergique, en rapport avec sa taille colossale et sa force herculéenne. A tort ou à raison, il était l’objet des taquineries de l’adjudant qui ne le ménageait dans aucune occasion.

De là, une haine terrible de Moncel contre cet adjudant dont il jura de se venger.

Pour accomplir son serment, il prit la résolution de déserter, et il l’exécuta en passant aux Hadjouts, c’est-à-dire à l’ennemi.

D’abord il fut naturellement suspecté; on l’observa, on l’espionna; mais il montra tant de haine contre les Français, tant de bravoure dans les Combats, tant d’adresse dans les embuscades, que les Hadjouts le prirent pour guide et pour chef. Il exécuta plusieurs coups de main très heureux pour les Arabes, et ceux-ci jugèrent dès lors qu’il méritait leur confiance, puisqu’il était irrévocablement compromis aux yeux de son pays.

L’un des chefs des Beni-Salah lui donna même sa fille en mariage!

Il se plaisait à écrire à ses anciens chefs après chacun de ses exploits, les raillant et les menaçant avec un cynisme incroyable. D’autres fois il s’adressait à des brigadiers ou à des maréchaux des logis avec lesquels il avait été bon camarade; il alla jusqu’à demander à l’un d’eux une entrevue en avant du blockhaus de Mered.

C’est ce Moncel qui avait préparé de longue main l’embuscade de Mered, et il l’avait fait avec une; adresse infernale.

Ces groupes de cavaliers, venant de temps en temps se montrer en avant du ravin, tiraillant contre nous et fuyant dès qu’on les chargeait, devaient inspirer une confiance dont il profiterait.

C’est encore lui qui, jugeant ses projets assez mûrs, fixa le jour de leur exécution et en ordonna le détail, et ce fut lui qui, commandant, dirigeant les deux mille cavaliers ennemis, se signala par les coups les plus furieux. Après le massacre, il inspecta toutes les victimes.

Quand il arriva au cadavre de l’adjudant Goër, de son ennemi personnel, de celui dont il avait juré la mort, une joie infernale se peignit sur son visage.

Après avoir insulté, foulé aux pieds ce corps inanimé, il le dépouilla, et, avec la pointe de son poignard, il grava, sur sa poitrine, son nom et la date du 2 novembre 1837, afin que l’on sût bien qu’il avait dirigé cette embuscade si fatale à nos spahis.

Peu de temps après, lé Ciel, las de ses crimes, le livra à la justice des hommes. Ne se sentant plus en sûreté chez les Hadjouts, dont les douars se soumettaient successivement à notre autorité, Moncel résolut de passer dans la province de Constantine et d’offrir ses services au bey Ahmed, qui, dépossédé de sa capitale, tenait encore la campagne contre nous.

Bien que soigneusement gardé, ce secret fut découvert et livré aux autorités par sa femme, irritée de son abandon.

Le jour, l’heure du départ et la route à suivre étant parfaitement connus, des gendarmes maures furent embusqués, et lorsque Moncel arriva, monté sur une mule, avec les apparences d’un paisible Arabe revenant de vendre ses denrées à la ville, il fut arrêté, reconnu par les gendarmes, dont quelques-uns avaient servi avec lui aux spahis, et ramené garrotté à Alger.

Un conseil de guerre le condamna à mort et il fut fusillé sur la place Bad-el-Oued; dix balles françaises vengèrent les nombreux soldats et colons tombés sous le fer de l’infâme déserteur.

Nous arrivions à Blida, et fort heureusement, pour effacer le pénible souvenir qu’éveillait le cousin Jean avec son lugubre récit.

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